Quand on a tout ou presque.

Je n’ai plus grand chose

C’est un petit peu différent de ne plus rien avoir du tout,

mais plus grand chose c’est tellement juste avant plus rien du tout que ça flanque le vertige.

 

Quand on a tout, ou presque, ça peut aussi faire tourner la tête.

C’est grisant jusqu’au point où on ne s’en rend même plus compte.

Qu’on a tout ou presque.

 

Quand on n’a plus grand chose, juste avant de n’avoir plus rien du tout,

on se rattache à ce que l’on a,

on s’accroche,

on devient un terrien avec les pieds dans le vide.

On devient un terrien perché & on attrape le vertige.

Comme ça.

Pouf.

Comme on attraperait un taxi, une maladie, ou une pomme sur un arbre.

 

On se met à espérer que le taxi conduira comme Fangio, que la maladie ne sera pas incurable, que l’on n’est pas Blanche-Neige.

Quand on a les pieds dans le vide, on a aussi la tête ailleurs.

 

Ailleurs que dans le vide, on peut se permettre de se demander où c’est.

 

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Compter les points sur le dos des coccinelles.

Enfouir mon nez dans mon écharpe même en été

faire la vaisselle pour avoir chaud

passer mes mains sur le clavier du piano

écouter une chanson qui fait honte & connaître les paroles par coeur

allumer une bougie & puis la souffler quand je dois partir

passer dans ma rue préférée à pied ou en voiture

regarder les gens, assise en terrasse

fumer

dormir dans des draps propres

ouvrir mon livre préféré, passer ma main sur une page au hasard, la respirer, lire la page, ranger le livre

couper des courgettes

résoudre l’énigme journalière de 4 images/ 1 mots en me réveillant le matin

respirer le premier lilas

ranger la chambre de mes enfants

me faire craquer les doigts

écrire

conduire sans savoir où je vais

conduire en sachant où je vais

consulter mon compte le 5 du mois

chanter très fort

marcher pieds nus dans le sable, la terre, la rue, la boue

embrasser

mettre mes doigts dans mon nez au feux rouges

faire pipi dans l’Océan & sous la douche, & dans le bain

nager

mettre ma langue dans ta bouche

passer sans qu’on me voit

frotter mes yeux très fort

photographier

décapsuler une bière avec un briquet

mettre ma bague le matin

caresser le dos d’un cheval & respirer ma main après

déclamer le seul poème que je connais par cœur devant tout le monde

prendre le taxi

prendre le métro

acheter une robe & la porter direct

me souvenir

faire de la musique avec mon fils

manger avec les doigts

appeler maman

écouter la vie dehors

danser sur la table basse

espérer

rompre le pain

faire du vélo sans les mains à Fontainebleau

marcher très vite

siffler avec les doigts

gratter ma basse

passer mes mains dans le sable

dormir seule

regarder par la fenêtre avec une tasse de café brûlant dans les mains

embrasser un arbre & écouter battre son coeur

regarder voler les oiseaux

apprendre

prendre de grandes décisions & m’y tenir même si elles sont mauvaises

observer les gens chez eux la nuit, par les fenêtres éclairées

plier le linge

enfiler mes chaussures le matin en me disant qu’enfin, la journée commence

shooter dans un caillou tout le long de mon chemin
avoir tort

boire un très bon vin rouge dans un verre à moutarde

conduire à Paris

dormir avec un garçon que j’aime & qui m’aime

prendre le train

avoir de la peinture plein les doigts

comprendre une blague ¾ d’heure après tout le monde

aller chez le coiffeur

aller dans une librairie quand je n’ai pas un sou & lire la dernière page de tous les livres que je ne peux pas m’offrir

compter les points sur le dos des coccinelles

ramasser sur la plage des éclats de porcelaine polis par l’Océan

rencontrer des gens nouveaux

avoir raison

monter à cheval

rêver qu’un jour je plongerais, qu’un jour je volerais en montgolfière, qu’un jour j’aurais mon permis moto, qu’un jour je serais grande, qu’un jour j’irais au Burning Man avec mon fils

avoir la fève mais refuser de porter la couronne

me vernir les ongles

inventer des trucs inutiles

être utile

me dire que cette liste de toutes les choses qui me font du bien est peut-être plus longue que la liste de toutes les choses qui me font du mal

me demander si c’est important d’écrire la liste des choses qui me font du mal

remettre à plus tard

 

faire à manger à mes enfants.

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je t’écris

Il a commencé par faire chauffer l’eau pour le thé.

Il a installé la tasse sur la table, juste dans le rayon de soleil.

Celui de 19h32.

A côté de la tasse, il a posé le stylo & le carnet, le paquet de cigarettes & le cendrier.

Quand l’eau s’est mise à frémir, il a rempli la tasse, immergé un sachet « matin d’hiver », pas de sucre.

Jamais de sucre.

Il a tiré la chaise, quand il s’est assis, elle a grincé un peu.

Il a attendu quelques minutes que ça infuse, regardé la vapeur d’eau s’échapper dans le rayon de soleil.

Celui de 19h37.

Il s’est réchauffé les mains sur la tasse brûlante, il a enlevé le bouchon du stylo, ouvert le carnet, bu une gorgée de thé.

Il a écrit.

Il a écrit : Je ne peux pas t’écrire ça. Pas directement. Alors je t’écris dans un rayon de soleil.

Celui de 19h43.

Je t’écris que tu me manques. Je t’écris que le thé est brûlant. Tellement brûlant que j’ai du mal à le boire.

Je t’écris que je ne peux plus écouter de musique, que je ne peux plus ouvrir un livre, que je ne peux plus fumer une cigarette, que je ne peux plus voir personne embrasser personne, ou même l’enlacer, ou seulement la regarder.

Je t’écris ce qui m’est interdit. Que je t’aime atome après atome, que la vieillesse me presse, si elle se passe avec toi, que je ne veux pas, pas du tout que tu change, que tu es une femme aimable, une mère courageuse, une amie précieuse.

Je t’écris les ravages de ton odeur sur ma raison, je t’écris mon cœur qui explose quand tu ris, je t’écris mes mains qui tremblent quand tu passes. Seulement quand tu passes.

Je t’écris mon amour dans un rayon de soleil.

Celui de 19h59.

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Le tourbillon.

Je vais essayer de raconter ce qu’il vient de se passer juste en dessous du lampadaire, entre 19h45 & 19h58.

Il y avait un tout petit bonhomme sur le quai.

Il avait un ballon bleu & un papa.

Il y avait aussi un coucher de soleil.

Ça arrive souvent, les couchers de soleil, mais c’est assez rare qu’ils aillent se faufiler dans les jambes d’un tout petit bonhomme & de son papa qui jouent au ballon sur le quai.

Il y avait les ombres, très grandes, même celle du tout petit, même celle du ballon.

Le tout petit a tapé dans le ballon.

Le papa a attendu le dernier moment pour le récupérer. Juste avant qu’il ne tombe à l’eau.

Le tout petit disait « Papa, papa !!!! Grouille !!! »

Le papa était le super héros qui arrive à récupérer les ballons bleus juste avant qu’ils ne tombent dans l’eau.

& puis Un tout vieux Monsieur & son aussi vieux chien sont arrivés dans le rayon couchant.

Il a fait un petit tourbillon.

Le chien aussi.

Il a tapé dans le ballon.

Super Papa a rattrapé le ballon juste avant qu’il ne.

Le tout vieux Monsieur & on aussi vieux chien sont repartis comme ça.

Je les ai entendu rire un peu.

& puis le rayon du couchant s’est décalé.

Je pense qu’il doit être sur le parking à cette heure.

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Super.

Je ne suis pas super

 

Pas une super femme

Pas une super petite-amie

Je ne suis pas non plus une super amie, pas même une super copine.

 

Je n’ai pas une super voiture, pas de supers souvenirs de voyages, pas de supers anecdotes à raconter aux supers soirées.

Je ne vais pas aux supers soirées.

 

Je ne suis pas plus une super fille qu’une super sœur, ou une super nièce.

Je n’ai jamais été super forte à l’école, super douée en musique, super au courant de tout.

Je ne suis ni super cool, ni super tendance, ni super sympa.

Je ne pense pas être super drôle.

Je n’ai jamais voulu être super drôle.

J’aurais préféré être super fragile, ou super douce, ou super mignone.

 

Je crois que je n’aurais jamais de supers pouvoirs.

Je suis très loin d’avoir une super mémoire, à deux doigts d’avoir une super vue, & j’aurais dû avoir de super cheveux.

Je suis parfois super en colère, mais ça ne dure jamais super longtemps.

Je suis souvent super triste mais c’est super discret.

 

J’ai quelques fois super peur, mais je n’ai jamais été super courageuse.

 

Je ne suis pas une super maman.

J’ai cru être une super maman.

Je l’ai peut-être été pendant quelque temps.

Mais à l’heure actuelle, c’est sûr, je ne suis pas une super maman.

 

& finalement, je trouve ça super.

Parce que ça me permet d’être moi-même.

 

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Si je plie.

Ne crois pas que je m’incline

Ne crois pas que je baisse la tête, le ton, les bras

Ou le reste

Ne crois pas que je puisse être un bon petit soldat

 

N’imagines pas que je vais céder à la beauté

A la beauté du geste

Aux toutes petites promesses, aux vraies grandes envies

A l’envahissante promesse d’avoir envie

 

Ne penses pas

pas une seule seconde

pas un quart de cette seule seconde

que je vais baisser la tête, ou les bras

Ou le reste

 

Pour rien

N’essaies pas de croire

D’imaginer

De penser

N’essaies même pas d’essayer

 

Si je me courbe

C’est pour me relever

Revenir

 

Si je plie

C’est pour avoir l’image

En me dépliant

D’un spectateur heureux

& surpris

Redécouvrant

celle que je suis

 

(peut-être)

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