Le goût des timbres.

Je me souviens que quand j’étais gamine, & même un peu plus tard quand j’ai commencé à avoir du poil aux pattes, j’étais très très amoureuse d’un chanteur. Il était grand, beau, fragile & il chantait super bien.

J’avais des posters de lui punaisés sur tous les murs de ma chambre, des photos découpées dans les magazines collées sur mon agenda, & j’écrivais les initiales de son nom au bic noir sur mon poignet.

Il chantait super bien. & partout.

A l’épicerie, dans la radio de maman, dans la voiture, dans mon walkman, sur ma platine.

Il chantait des trucs sur moi. Il parlait de moi tout le temps.

C’était dingue.

Il me racontait ma vie alors que moi, j’étais à peine capable de commencer à comprendre ce qu’il m’arrivait.

Il racontait tellement bien ce que j’avais dans le ventre.

Je me souviens que j’allais le voir en concert. J’allais le voir & l’écouter, j’allais respirer le même air que lui pendant quelques heures pour quelques francs.

Je me souviens que j’attendais ça pendant des mois.

Que je faisais la queue sous la pluie pendant des heures.

Je me souviens que je tenais la main de mes voisines pendant le concert. En pleurant. Alors que je ne savais même pas qui elles étaient, ni même à quoi elles ressemblaient.

Elles étaient des mains, avec un cœur dedans.

Je me souviens que j’avais tous ses disques, mais je ne me souviens pas de ce que j’en ai fait.

 

 

Je me souviens aussi, & surtout, que je lui écrivais. J’écrivais à une adresse postale, des lettres en papier, enfermées dans une enveloppe sur laquelle je collais un timbre consciencieusement humidifié avec ma langue.

La colle avait ce goût unique & dégueulasse qui me manque souvent aujourd’hui.

Je lui écrivais beaucoup. Tous les mois. Une grande lettre.

D’Amour.

 

Il la lisait, & après, il m’écrivait des chansons.

C’était aussi simple que ça.

 

De lui, je n’ai jamais cessé d’être amoureuse.

Mais il est arrivé que mon p’tit cœur chavire pour un autre depuis.

Alors j’ai cherché une adresse, pour écrire. Comme d’habitude.

& bien c’est impossible.

On ne peut plus.

On doit s’adresser à des Compagny®

On doit demander l’autorisation à des Majors®

On doit être dans les petits papiers.

VIP, on doit être.

VIP.

Rien que ça.

Moi qui ne suis ni l’un ni l’une ni l’autre.

Je ne sais même pas si on peut encore trouver des posters à punaiser.

Je ne sais même pas si on peut encore trouver des punaises.

Alors, parfois, je me demande comment ils font pour savoir ce qu’on a dans le ventre & comment ils font pour écrire leurs chansons.

& je me demande quel goût ont les timbres.

 

 

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Un jour plus jamais

 

Elle avait tout pour

Deux bras avec deux mains tout au bout

Des cheveux avec des boucles en dedans

Jamais triste

Elle avait la musique en se réveillant la nuit

Elle avait même des piles pour le réveil la nuit

Des choses importantes à faire le lundi matin & d’autres encore plus importantes à refaire le vendredi soir

Jamais peur

Elle avait les larmes chaudes & douces

Elle avait les mouchoirs pour les larmes

Une boîte d’allumettes pleine pour allumer le gaz

Des tas de plumes des tas de poussières des tas d’amis

Jamais froid

Elle avait des peaux sous ses mains

Elle avait des mains sous sa peau

 

 

Elle aura tout pour

Une tête avec des gens dedans

Plein de gens qui s’y plairont parce qu’il y aura de la lumière & qu’elle dira des trucs intéressants

Jamais seule

Elle aura des mots à mettre dans des conversations

Elle aura des conversations

Elle finira ses phrases

Ses histoires d’amour & même ses cigarettes

Elle finira par rire de pas grand chose & même de ses trucs intéressants

Jamais vide

Elle aura seulement des emmerdes

Elle aura une tête avec des gens dedans

 

 

Elle a tout pour

C’est juste qu’elle ne sait pas s’en servir.

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Laisse-moi.

Laisse-moi te dire quelque chose

Laisse-moi te dire que ce n’est pas le petit nœud dans les cheveux qui fait l’enfant.

Ce ne sont pas non plus les heures passées à dessiner, à jouer, à s’écorcher les genoux.

Laisse-moi te dire que les nez qui coulent & les lignes de punitions, les éprouvettes ou la vitesse de rotation des pédales du vélo n’y sont pour rien.

Ce n’est pas plus le chiffre au fond du verre qui compte que le nombre de crocodiles qui attendent au milieu de la rue, pas plus les comptines que les chansons, pas plus les noyaux de cerises que les mains qui collent.

Laisse-moi te dire que la douceur des mots de maman, des cheveux de papa, des bêtises du chat & de la buée sur les fenêtres, que les centimètres en moins, les bêtises en plus n’ont rien à voir avec tout ça.

Non, non. Rien du tout.

Que savoir compter sur tes doigts ou écrire ton nom à l’envers n’y feront rien non plus.

Ce qui fait l’enfance, c’est le silence des grands.

C’est tout ce qu’ils ont décidé d’ignorer & tout ce qu’ils ont préféré abandonner & tout ce qu’ils cachent, & tout ce qu’ils taisent, & tout ce qu’ils mentent.

C’est l’oubli qui fait l’enfance.

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Lézard.

Je vieillis

Je regarde ma peau se barrer, inventer sa propre route à une vitesse folle.

Je suis spectatrice de ce grand délabrement, de ces grands nettoyages de printemps qui m’échappent totalement  & qui se succèdent sans me demander mon avis.

Je suis un drone, je me balade au dessus de tout ça, je plane, j’observe, je prends des notes, des photos.

Je me souviens du cagnard au bord de la piscine à 15 ans, de mes yeux incapables de se détacher du creux de mon épaule dorée, du dessin de ma peau dans ce gouffre brûlant, & très peu du monde autour.

Je me souviens du dessin de ma peau. Je le trouvais beau.

Ce n’était pas ma peau que je trouvais belle.

Ce n’était pas le monde autour que je ne trouvais pas.

C’était l’image que me renvoyait ma peau qui était belle.

Qui était hors du monde.

Qui était au soleil.

Sans se poser de question.

Aujourd’hui, je travaille les poses qui seront les moins périlleuses pour mon corps exposé aux autres puisque j’ai choisi de l’exposer.

Je ne vais plus regarder le creux de mon épaule au bord de la piscine depuis longtemps.

Je travaille aussi les poses qui sont les moins périlleuses simplement pour mes yeux à moi.

Simplement pour les souvenirs que j’ai de mon corps d’avant.

D’avant tout.

Je garde l’image du creux de mon épaule au bord de la piscine.

Certainement pas par nostalgie, pas plus par envie, encore moins par regret.

Je le regarde, je regarde ma peau, ses craquelures, ses plis, ses rainures, ses stries, cette géographie sèche & lunaire, & pourtant toujours vivante.

Je me demande, est-elle en vie, ou en route vers la fin.

Je me demande si être en route vers la fin, c’est quand même être en vie.

Je me dis que oui, plus que jamais. Plus que jamais, plisser, marquer, rougir, sécher, se fendre, se tordre, craqueler, blanchir & se remplir, & se creuser.

Pas toujours là où j’aimerais.

Moi qui aime tant le soleil, je me dis que plus que jamais, se lézarder c’est vivre.

De sorte que le regard que je porte sur ce corps qui est le mien, qui n’en fini pas de devenir le mien, qui n’en fini pas d’être moi & qui me trouble & qui m’empêche parfois, m’autorise à penser que je ne suis simplement que ce que je suis.

Lézard.

Que je ne vis pas sous l’ombre d’un corps.

Que je ne serais jamais l’ombre de mon corps.

Que je marcherai toujours sur les trottoirs au soleil.

 

 

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Toute petite.

Je mettrai les livres en dernier, pour les trouver tout de suite. C’est important, les livres.

Même quand on ne peut pas lire.

 

Juste en dessous, je mettrai la chemise de N.

La chemise Calvin Klein. Celle qui a la classe & qui s’ouvre sur le devant, jusqu’en bas.

Celle qui est beaucoup trop grande & dans laquelle j’espère bien pouvoir me perdre un peu.

 

Sous la chemise, je mettrai les choses importantes :

le petit ordinateur, prêté par J.M.,

le vieux gilet plein de trous de E.,

les papiers, les documents indispensables,

un carnet,

un crayon.

& une photo

 

Ensuite je mettrai la petite trousse de toilette rouge qui m’aidera à rester une fille.

A le redevenir.

& puis du linge de rechange, une paire de lunettes, mon poste de radio, une serviette de toilette, & quelques bricoles.

 

Ce sera tout.

C’est une petite valise.

Une toute petite valise.

 

 

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Ce soir, c’est tout.

Ce soir, il ne m’appartient pas de dire ce qui s’est défait entre la vie & moi.

Ni comment, ni pourquoi.

Ce soir, quelque chose qui m’échappe s’est échappé de moi.

Peut-être rien, tout simplement.

Peut-être tout.

Ce soir, il ne m’appartient pas de dire que je suis devenue sel & marées, chemins & barbelés, tempête & temps mort.

Ce soir il ne m’appartient pas de chanter la partie épuisée, l’incapacité du corps, du visage, l’idée de traîner l’enveloppe inutile, le pauvre sourire non plus.

Ce soir, elles ne m’appartiennent plus les minutes, les eaux calmes, le silence & la paix.

Ce soir il ne m’appartient plus.

C’est tout.

 

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Maman-Loup-Mur.

Elle est bizarre ma maman aujourd’hui.

Elle est…pas très jolie.

 

Elle est même pas habillée, même pas maquillée alors qu’il est midi passé.

Elle a les yeux tout rouges & tout gros.

On dirait une sorte de loup ma maman aujourd’hui.

 

Elle me fait un peu peur avec ses cheveux tout droits sur la tête & son regard pas là.

& puis je commence à avoir faim, moi.

 

Elle ne dit rien.

Elle ne sourit à rien. Même pas à moi.

On dirait qu’elle dort encore avec ses yeux ouverts.

Tout rouges, tout gros.

On dirait qu’elle est pas là du tout.

 

Pourtant, je sens son odeur.

Elle ne sent pas le loup. Elle sent ma maman.

Comme d’habitude. Normalement.

 

Pourtant, je la vois qui bouge un peu.

Pas beaucoup, mais quand même un peu.

Tout lentement. On dirait qu’elle a pas envie de bouger.

On dirait un loup qui pèse des tonnes.

 

Un loup en briques.

 

J’ai faim, mais je n’ose pas lui dire à ma maman-loup-en-briques.

J’ai peur que ses yeux deviennent encore plus rouges & plus gros.

& puis qu’elle ne bouge plus du tout.

Qu’elle devienne une maman-loup-mur.

 

Une maman-loup-mur, ça ne fait plus du tout à manger.

 

& moi, j’ai faim.

J’ai vraiment très faim.

 

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