Laisse-moi.

Laisse-moi te dire quelque chose

Laisse-moi te dire que ce n’est pas le petit nœud dans les cheveux qui fait l’enfant.

Ce ne sont pas non plus les heures passées à dessiner, à jouer, à s’écorcher les genoux.

Laisse-moi te dire que les nez qui coulent & les lignes de punitions, les éprouvettes ou la vitesse de rotation des pédales du vélo n’y sont pour rien.

Ce n’est pas plus le chiffre au fond du verre qui compte que le nombre de crocodiles qui attendent au milieu de la rue, pas plus les comptines que les chansons, pas plus les noyaux de cerises que les mains qui collent.

Laisse-moi te dire que la douceur des mots de maman, des cheveux de papa, des bêtises du chat & de la buée sur les fenêtres, que les centimètres en moins, les bêtises en plus n’ont rien à voir avec tout ça.

Non, non. Rien du tout.

Que savoir compter sur tes doigts ou écrire ton nom à l’envers n’y feront rien non plus.

Ce qui fait l’enfance, c’est le silence des grands.

C’est tout ce qu’ils ont décidé d’ignorer & tout ce qu’ils ont préféré abandonner & tout ce qu’ils cachent, & tout ce qu’ils taisent, & tout ce qu’ils mentent.

C’est l’oubli qui fait l’enfance.

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Lézard.

Je vieillis

Je regarde ma peau se barrer, inventer sa propre route à une vitesse folle.

Je suis spectatrice de ce grand délabrement, de ces grands nettoyages de printemps qui m’échappent totalement  & qui se succèdent sans me demander mon avis.

Je suis un drone, je me balade au dessus de tout ça, je plane, j’observe, je prends des notes, des photos.

Je me souviens du cagnard au bord de la piscine à 15 ans, de mes yeux incapables de se détacher du creux de mon épaule dorée, du dessin de ma peau dans ce gouffre brûlant, & très peu du monde autour.

Je me souviens du dessin de ma peau. Je le trouvais beau.

Ce n’était pas ma peau que je trouvais belle.

Ce n’était pas le monde autour que je ne trouvais pas.

C’était l’image que me renvoyait ma peau qui était belle.

Qui était hors du monde.

Qui était au soleil.

Sans se poser de question.

Aujourd’hui, je travaille les poses qui seront les moins périlleuses pour mon corps exposé aux autres puisque j’ai choisi de l’exposer.

Je ne vais plus regarder le creux de mon épaule au bord de la piscine depuis longtemps.

Je travaille aussi les poses qui sont les moins périlleuses simplement pour mes yeux à moi.

Simplement pour les souvenirs que j’ai de mon corps d’avant.

D’avant tout.

Je garde l’image du creux de mon épaule au bord de la piscine.

Certainement pas par nostalgie, pas plus par envie, encore moins par regret.

Je le regarde, je regarde ma peau, ses craquelures, ses plis, ses rainures, ses stries, cette géographie sèche & lunaire, & pourtant toujours vivante.

Je me demande, est-elle en vie, ou en route vers la fin.

Je me demande si être en route vers la fin, c’est quand même être en vie.

Je me dis que oui, plus que jamais. Plus que jamais, plisser, marquer, rougir, sécher, se fendre, se tordre, craqueler, blanchir & se remplir, & se creuser.

Pas toujours là où j’aimerais.

Moi qui aime tant le soleil, je me dis que plus que jamais, se lézarder c’est vivre.

De sorte que le regard que je porte sur ce corps qui est le mien, qui n’en fini pas de devenir le mien, qui n’en fini pas d’être moi & qui me trouble & qui m’empêche parfois, m’autorise à penser que je ne suis simplement que ce que je suis.

Lézard.

Que je ne vis pas sous l’ombre d’un corps.

Que je ne serais jamais l’ombre de mon corps.

Que je marcherai toujours sur les trottoirs au soleil.

 

 

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Toute petite.

Je mettrai les livres en dernier, pour les trouver tout de suite. C’est important, les livres.

Même quand on ne peut pas lire.

 

Juste en dessous, je mettrai la chemise de N.

La chemise Calvin Klein. Celle qui a la classe & qui s’ouvre sur le devant, jusqu’en bas.

Celle qui est beaucoup trop grande & dans laquelle j’espère bien pouvoir me perdre un peu.

 

Sous la chemise, je mettrai les choses importantes :

le petit ordinateur, prêté par J.M.,

le vieux gilet plein de trous de E.,

les papiers, les documents indispensables,

un carnet,

un crayon.

& une photo

 

Ensuite je mettrai la petite trousse de toilette rouge qui m’aidera à rester une fille.

A le redevenir.

& puis du linge de rechange, une paire de lunettes, mon poste de radio, une serviette de toilette, & quelques bricoles.

 

Ce sera tout.

C’est une petite valise.

Une toute petite valise.

 

 

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Ce soir, c’est tout.

Ce soir, il ne m’appartient pas de dire ce qui s’est défait entre la vie & moi.

Ni comment, ni pourquoi.

Ce soir, quelque chose qui m’échappe s’est échappé de moi.

Peut-être rien, tout simplement.

Peut-être tout.

Ce soir, il ne m’appartient pas de dire que je suis devenue sel & marées, chemins & barbelés, tempête & temps mort.

Ce soir il ne m’appartient pas de chanter la partie épuisée, l’incapacité du corps, du visage, l’idée de traîner l’enveloppe inutile, le pauvre sourire non plus.

Ce soir, elles ne m’appartiennent plus les minutes, les eaux calmes, le silence & la paix.

Ce soir il ne m’appartient plus.

C’est tout.

 

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Maman-Loup-Mur.

Elle est bizarre ma maman aujourd’hui.

Elle est…pas très jolie.

 

Elle est même pas habillée, même pas maquillée alors qu’il est midi passé.

Elle a les yeux tout rouges & tout gros.

On dirait une sorte de loup ma maman aujourd’hui.

 

Elle me fait un peu peur avec ses cheveux tout droits sur la tête & son regard pas là.

& puis je commence à avoir faim, moi.

 

Elle ne dit rien.

Elle ne sourit à rien. Même pas à moi.

On dirait qu’elle dort encore avec ses yeux ouverts.

Tout rouges, tout gros.

On dirait qu’elle est pas là du tout.

 

Pourtant, je sens son odeur.

Elle ne sent pas le loup. Elle sent ma maman.

Comme d’habitude. Normalement.

 

Pourtant, je la vois qui bouge un peu.

Pas beaucoup, mais quand même un peu.

Tout lentement. On dirait qu’elle a pas envie de bouger.

On dirait un loup qui pèse des tonnes.

 

Un loup en briques.

 

J’ai faim, mais je n’ose pas lui dire à ma maman-loup-en-briques.

J’ai peur que ses yeux deviennent encore plus rouges & plus gros.

& puis qu’elle ne bouge plus du tout.

Qu’elle devienne une maman-loup-mur.

 

Une maman-loup-mur, ça ne fait plus du tout à manger.

 

& moi, j’ai faim.

J’ai vraiment très faim.

 

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Un 31 décembre à minuit.

 

(Conversation au café – début )

 

– Tu sais, être seul, je veux dire, vraiment seul, sans enfant, c’est terrible. C’est une solitude terrible. C’est être seul, vraiment. C’est n’avoir personne pour qui compter.

– Tu sais, être seule avec des enfants, c’est aussi terrible. C’est une double solitude. C’est être seule, & être seule avec eux.

C’est être seule deux fois. C’est être la seule sur qui ils peuvent compter.

C’est comme être seule dans une grande ville un 31 décembre à minuit.

Ma vie, c’est un 31 décembre à minuit.

 

– C’est comme être seul un lundi de rentrée à 8h45.

Ma vie, c’est un lundi de rentrée à 8h45.

 

– On prend un autre café ?

– Non. On prend le temps.

 

(Conversation au café – fin )

 

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C’était le 638ème jour & il y avait de la brume.

638 jours à se demander si elle est bonne.

Si elle est meilleure ici que là bas.

Si elle flotte encore & si oui combien de temps.

& jusqu’où.

 

638 jours à chercher où commence l’Océan où s’arrête la Terre.

A essayer de comprendre à quoi ça sert de passer sa vie à monter, à descendre, & puis à remonter.

& puis à redescendre.

 

638 jours à diviser par deux les traces de pas dans le sable.

 

Le 638ème jour, pas de sable, pas d’Océan.

Le 638ème jour, elle a nettoyé des tombes.

Pas la votre.

Mais quand même.

Mais quand même c’était doux de se frotter un peu aux lichens, aux mousses, à la Terre, un peu à vous.

C’était la paix le calme les retrouvailles.

C’était le 638ème jour & il y avait de la brume.

 

Demain, 639.

Elle sortira de Terre & ira faire des ronds dans l’eau.

 

 

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