Toute petite.

Je mettrai les livres en dernier, pour les trouver tout de suite. C’est important, les livres.

Même quand on ne peut pas lire.

 

Juste en dessous, je mettrai la chemise de N.

La chemise Calvin Klein. Celle qui a la classe & qui s’ouvre sur le devant, jusqu’en bas.

Celle qui est beaucoup trop grande & dans laquelle j’espère bien pouvoir me perdre un peu.

 

Sous la chemise, je mettrai les choses importantes :

le petit ordinateur, prêté par J.M.,

le vieux gilet plein de trous de E.,

les papiers, les documents indispensables,

un carnet,

un crayon.

& une photo

 

Ensuite je mettrai la petite trousse de toilette rouge qui m’aidera à rester une fille.

A le redevenir.

& puis du linge de rechange, une paire de lunettes, mon poste de radio, une serviette de toilette, & quelques bricoles.

 

Ce sera tout.

C’est une petite valise.

Une toute petite valise.

 

 

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Ce soir, c’est tout.

Ce soir, il ne m’appartient pas de dire ce qui s’est défait entre la vie & moi.

Ni comment, ni pourquoi.

Ce soir, quelque chose qui m’échappe s’est échappé de moi.

Peut-être rien, tout simplement.

Peut-être tout.

Ce soir, il ne m’appartient pas de dire que je suis devenue sel & marées, chemins & barbelés, tempête & temps mort.

Ce soir il ne m’appartient pas de chanter la partie épuisée, l’incapacité du corps, du visage, l’idée de traîner l’enveloppe inutile, le pauvre sourire non plus.

Ce soir, elles ne m’appartiennent plus les minutes, les eaux calmes, le silence & la paix.

Ce soir il ne m’appartient plus.

C’est tout.

 

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Maman-Loup-Mur.

Elle est bizarre ma maman aujourd’hui.

Elle est…pas très jolie.

 

Elle est même pas habillée, même pas maquillée alors qu’il est midi passé.

Elle a les yeux tout rouges & tout gros.

On dirait une sorte de loup ma maman aujourd’hui.

 

Elle me fait un peu peur avec ses cheveux tout droits sur la tête & son regard pas là.

& puis je commence à avoir faim, moi.

 

Elle ne dit rien.

Elle ne sourit à rien. Même pas à moi.

On dirait qu’elle dort encore avec ses yeux ouverts.

Tout rouges, tout gros.

On dirait qu’elle est pas là du tout.

 

Pourtant, je sens son odeur.

Elle ne sent pas le loup. Elle sent ma maman.

Comme d’habitude. Normalement.

 

Pourtant, je la vois qui bouge un peu.

Pas beaucoup, mais quand même un peu.

Tout lentement. On dirait qu’elle a pas envie de bouger.

On dirait un loup qui pèse des tonnes.

 

Un loup en briques.

 

J’ai faim, mais je n’ose pas lui dire à ma maman-loup-en-briques.

J’ai peur que ses yeux deviennent encore plus rouges & plus gros.

& puis qu’elle ne bouge plus du tout.

Qu’elle devienne une maman-loup-mur.

 

Une maman-loup-mur, ça ne fait plus du tout à manger.

 

& moi, j’ai faim.

J’ai vraiment très faim.

 

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Un 31 décembre à minuit.

 

(Conversation au café – début )

 

– Tu sais, être seul, je veux dire, vraiment seul, sans enfant, c’est terrible. C’est une solitude terrible. C’est être seul, vraiment. C’est n’avoir personne pour qui compter.

– Tu sais, être seule avec des enfants, c’est aussi terrible. C’est une double solitude. C’est être seule, & être seule avec eux.

C’est être seule deux fois. C’est être la seule sur qui ils peuvent compter.

C’est comme être seule dans une grande ville un 31 décembre à minuit.

Ma vie, c’est un 31 décembre à minuit.

 

– C’est comme être seul un lundi de rentrée à 8h45.

Ma vie, c’est un lundi de rentrée à 8h45.

 

– On prend un autre café ?

– Non. On prend le temps.

 

(Conversation au café – fin )

 

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C’était le 638ème jour & il y avait de la brume.

638 jours à se demander si elle est bonne.

Si elle est meilleure ici que là bas.

Si elle flotte encore & si oui combien de temps.

& jusqu’où.

 

638 jours à chercher où commence l’Océan où s’arrête la Terre.

A essayer de comprendre à quoi ça sert de passer sa vie à monter, à descendre, & puis à remonter.

& puis à redescendre.

 

638 jours à diviser par deux les traces de pas dans le sable.

 

Le 638ème jour, pas de sable, pas d’Océan.

Le 638ème jour, elle a nettoyé des tombes.

Pas la votre.

Mais quand même.

Mais quand même c’était doux de se frotter un peu aux lichens, aux mousses, à la Terre, un peu à vous.

C’était la paix le calme les retrouvailles.

C’était le 638ème jour & il y avait de la brume.

 

Demain, 639.

Elle sortira de Terre & ira faire des ronds dans l’eau.

 

 

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Qu’elle se le dise.

Je ne veux plus jamais que l’on me brandisse des vérités brillantes comme des poignards dans le dos

Je ne veux plus jamais que l’on me martèle d’un savoir à sens unique & sans issue

Je ne veux plus jamais que l’on m’étourdisse d’interdictions cinglantes

Je ne veux plus jamais que l’on m’empêche de dire ce qui me semble valoir la peine d’être dit

Je ne veux plus jamais que l’on m’ordonne de ne pas bouger

Je ne veux plus jamais encaisser sans comprendre dans quelle caisse on m’enferme

Je ne veux plus jamais que l’on m’incite à la violence

Je ne veux plus jamais que l’on m’oblige à la morsure

Je ne veux plus jamais que l’on m’érige en Reine des Idiotes

Je ne veux plus jamais que l’on me mette plus bas que Terre

Je ne veux plus jamais que l’on me parle comme si j’avais 10 ans & que je ne comprenais rien parce qu’à 10 ans j’étais déjà très maline

Je ne veux plus jamais que l’on se serve de moi, de mon travail, de mes ami(e)s, de ma famille comme d’un rehausseur parce que l’on est bien trop petite pour oser regarder le monde droit dans les yeux

Je ne veux plus jamais que l’on se serve de mes yeux pour regarder le monde

Je ne veux plus jamais que qui-que-ce-soit décide à ma place de ce que pourrait être le bien, de ce que pourrait être le mal

Je ne veux plus jamais que l’on m’empêche de m’endormir, de dormir, de me rendormir

Je ne veux plus jamais qu’on me réveille la nuit, sauf si c’est pour faire l’amour ou partir en vacances

Je ne veux plus jamais que l’on m’aveugle, que l’on me fasse douter, vaciller.

Je veux douter seule. De ma propre volonté.

Je veux vaciller seule. & retrouver seule, mon équilibre.

 

Je ne veux plus jamais que l’on m’aide à être quelqu’un d’autre.

Je ne sais même pas encore qui je suis.

 

(Dessin: Frédéric Malet)

 

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